Il y a des dates que certains entourent d’un trait rouge dans leur agenda. D’autres, au contraire, les attendent avec impatience, persuadés qu’elles leur porteront chance. Le vendredi 13 appartient à cette catégorie singulière de jours qui divisent, intriguent et continuent de nourrir l’imaginaire collectif. Entre croyances religieuses, héritages mythologiques et phénomènes psychologiques, ce jour pas comme les autres témoigne d’une vérité intemporelle : l’être humain n’a jamais cessé de chercher du sens dans les signes.

Un rendez-vous inévitable du calendrier
Le vendredi 13 n’a rien d’exceptionnel d’un point de vue astronomique ou mathématique. Il apparaît au moins une fois chaque année dans le calendrier grégorien et peut survenir jusqu’à trois fois selon l’organisation des jours. En moyenne, ce phénomène se produit environ une fois tous les 212 jours, soit près de 1,7 fois par an.
Pour qu’un mois comporte un vendredi 13, il suffit que le premier jour tombe un dimanche. Une mécanique parfaitement rationnelle — et pourtant chargée d’irrationnel depuis des siècles.

Touche du bois pour conjurer le mauvais sort.Cette expression très utilisée vient de l’Antiquité : les Perses pensaient que le bois protégeait l’âme. Plus tard, les chrétiens l’ont associé à la croix du Christ, symbole de protection.
Le treize : un nombre qui dérange l’harmonie
Le nombre 13 suit immédiatement le 12, longtemps considéré comme un symbole d’ordre et de perfection : douze mois, douze signes du zodiaque, douze travaux d’Hercule. Lorsque le treize surgit, il rompt cet équilibre. Cette rupture expliquerait en partie pourquoi tant de cultures l’ont regardé avec méfiance.
Le folklore autour du 13 existe dans de nombreuses sociétés, peut-être parce que les calendriers lunaires comptent environ douze cycles complets par an… auxquels s’ajoute parfois un treizième mois jugé “ portentous “, c’est-à-dire chargé de présages.
Certaines théories évoquent aussi une ancienne symbolique liée à la féminité – treize cycles menstruels correspondant approximativement à une année – qui aurait perdu de son prestige lorsque les calendriers solaires ont supplanté les calendriers lunaires.
Mais toutes les hypothèses ne convergent pas : aucune explication unique n’a été définitivement acceptée pour justifier la mauvaise réputation du treize.
Entre Bible et mythologie : des récits fondateurs
La tradition chrétienne est souvent citée comme l’une des sources majeures de cette superstition. Lors de la Cène, ils étaient treize à table – Jésus et ses douze apôtres — et l’un d’eux, Judas, deviendra le traître.
Dans la mythologie nordique, un récit similaire renforce cette image funeste : Loki, dieu de la discorde, se serait invité comme treizième convive à un banquet divin et aurait provoqué la mort de Balder, déclenchant le malheur dans le monde.
Ces histoires ont façonné une symbolique durable : être treize à table est encore considéré par certains comme un mauvais présage.
Le vendredi : un jour déjà mal aimé
Si le treize inquiète, le vendredi n’a pas toujours eu meilleure réputation. Dans la tradition chrétienne, c’est le jour de la crucifixion du Christ.
Depuis au moins le XIVᵉ siècle, ce jour était jugé défavorable pour entreprendre un voyage ou démarrer un projet.
Lorsque ces deux symboles – le nombre et le jour – se rencontrent, l’effet est décuplé. Pourtant, il n’existe aucune trace claire de leur association comme jour particulièrement néfaste avant le XIXᵉ siècle.
Autrement dit, la peur du vendredi 13 est relativement récente à l’échelle de l’histoire.

Les Templiers et la naissance d’un mythe
Parmi les explications les plus populaires figure l’arrestation des Templiers, ordonnée par Philippe IV de France le vendredi 13 octobre 1307. Cet épisode tragique aurait contribué à ancrer la date dans l’imaginaire collectif, même si les historiens reconnaissent que l’origine exacte de la superstition demeure floue.
Comme souvent avec les croyances, la vérité historique importe parfois moins que la puissance du récit.
Une peur bien réelle
Cette superstition n’est pas qu’une curiosité folklorique. Elle porte même un nom impressionnant : la paraskevidékatriaphobie, autrement dit la peur du vendredi 13.
Selon le Stress Management Center and Phobia Institute en Caroline du Nord, entre 17 et 21 millions d’Américains seraient affectés par cette phobie. Certaines personnes évitent de voyager, de travailler ou même de sortir de chez elles, ce qui entraînerait des pertes économiques estimées entre 800 et 900 millions de dollars pour les entreprises.
Pourtant, les études scientifiques peinent à démontrer un lien réel entre cette date et une augmentation des accidents. Certaines recherches ont même observé moins d’incidents, possiblement parce que les individus se montrent plus prudents.
La peur, paradoxalement, pourrait donc rendre la journée plus sûre.

Une superstition… mais pas partout
Le vendredi 13 n’est pas universellement redouté. Dans les pays hispaniques et en Grèce, c’est plutôt le mardi 13 qui est considéré comme malchanceux.
En Italie, la crainte se porte sur le vendredi 17, le chiffre XVII pouvant être réarrangé pour former le mot latin vixi – “ j’ai vécu “, sous-entendu : je suis mort.
Ailleurs encore, le treize peut être un symbole de fortune : il fut traditionnellement considéré comme un nombre chanceux en France avant la Première Guerre mondiale et reste associé au jackpot dans l’expression italienne fare tredici.
La superstition, on le voit, dépend souvent du regard culturel.

Le pouvoir de la croyance
Le vendredi 13 illustre un phénomène psychologique bien connu : lorsque nous croyons qu’un jour est dangereux, nous interprétons plus facilement les événements négatifs comme des confirmations.
Ce biais cognitif explique pourquoi les récits tragiques – catastrophes, accidents, drames – semblent renforcer la légende, même si les statistiques ne les valident pas.
Et si c’était un jour de chance ?
Car il existe une autre tradition, plus optimiste. Dans certaines cultures anciennes, le vendredi était associé à des divinités de l’amour et de la beauté, tandis que le treize pouvait symboliser la fertilité et l’abondance.
Aujourd’hui encore, beaucoup choisissent ce jour pour tenter leur chance, jouer à la loterie ou prendre des décisions importantes – comme pour défier le destin.
Une superstition révélatrice de notre humanité
Au fond, le vendredi 13 en dit moins sur la malchance que sur nous-mêmes. Il révèle notre besoin ancestral de maîtriser l’incertitude, de lire des signes dans le chaos et d’organiser le monde à travers des symboles.
Qu’on le redoute ou qu’on l’attende avec espoir, ce jour rappelle une chose essentielle : les croyances, même irrationnelles, font partie du patrimoine culturel de l’humanité. Elles traversent les siècles, se transforment, s’adaptent – mais ne disparaissent jamais tout à fait.
Alors, vendredi 13… jour maudit ou opportunité secrète ?
Peut-être n’est-il rien d’autre qu’un miroir de nos peurs – et de notre irrépressible besoin de croire que le hasard n’existe pas totalement.

