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Jesse Jackson est mort : l’héritier contesté de Martin Luther King

Figure majeure de l’après-1968, deux fois candidat à la présidentielle, Jesse Jackson a fait entrer la justice économique et l’idée de coalition “arc-en-ciel” au cœur du débat national tout en traînant derrière lui une réputation de personnage clivant.

Le révérend Jesse Jackson est mort ce 17 février 2026 à Chicago, à l’âge de 84 ans.
Avec lui disparaît l’une des grandes voix , au sens littéral , de l’Amérique contemporaine : un pasteur devenu tribun, un militant des droits civiques devenu acteur politique, un bâtisseur de coalitions autant qu’un homme de controverses. Il aura passé sa vie à occuper le centre de l’image, parfois pour éclairer les invisibles, parfois au risque de faire de lui-même le sujet.

Un enfant de Jim Crow qui apprend tôt la ligne de front

Né le 8 octobre 1941 à Greenville, en Caroline du Sud, Jesse Jackson grandit dans un Sud ségrégationniste où l’injustice n’est pas un concept mais une routine : écoles séparées, bibliothèques interdites, dignité contingentée. C’est là que se forge son premier réflexe politique : contester, publiquement, ce qui est présenté comme “normal”. Au tournant des années 1960, il participe à des actions directes non violentes, dans la tradition des sit-in, au moment où une génération entière d’étudiants afro-américains apprend à transformer une chaise et un comptoir en levier historique.

Il part ensuite étudier, passe par l’University of Illinois avant de rejoindre la North Carolina A&T State University (alors Agricultural and Technical College of North Carolina), où il obtient un diplôme de sociologie en 1964. À Chicago, il fréquente le Chicago Theological Seminary. Il ne suit pas une trajectoire “académique” au sens classique : il suit une trajectoire de mouvement, attiré par l’urgence du terrain plus que par la patience des cursus.

Dans l’orbite de Martin Luther King Jr., puis face au vide

En 1965, il rejoint les marches de Selma et se fait remarquer par King et son entourage.
King lui confie bientôt un rôle stratégique au sein de la Southern Christian Leadership Conference : l’animation d’Operation Breadbasket, centrée sur la justice économique. L’idée est simple et redoutablement moderne : la ségrégation ne se combat pas seulement dans les lieux publics, mais aussi dans l’accès à l’emploi, aux marchés, aux contrats, à la consommation. Le 4 avril 1968, Jackson se trouve à Memphis, au Lorraine Motel, lorsque King est assassiné. C’est un moment de bascule : l’Amérique perd un leader, et le mouvement se cherche une continuité. Jackson, lui, ne se contente pas de survivre au choc ; il s’en sert comme d’un point d’appui pour s’imposer. Ses détracteurs y verront de l’ambition au mauvais endroit ; ses partisans répondront qu’un mouvement sans relais s’éteint.

Jesse Jackson, Martin Luther King & Ralph Abernathy sur le balcon du Motel Lorraine à Memphis le 3 avril 1968. Martin Luther King sera assassiné sur ce meme balcon 24 heures plus tard

Operation PUSH : la pression comme méthode, le micro comme arme

En 1971, il quitte la SCLC après des tensions internes et fonde Operation PUSH – People United to Save (puis to Serve) Humanity. À partir de là, Jackson devient une marque politique autant qu’un homme : boycotts, campagnes publiques, négociations avec les grandes entreprises, promotion de l’entrepreneuriat noir, lutte contre les pratiques discriminatoires dans la distribution et l’emploi. L’activisme s’écrit chez lui au futur, mais se pratique au présent : on exige, on menace de boycott, on obtient parfois, on recommence. Au milieu des années 1980, il élargit encore son horizon avec la National Rainbow Coalition, qui cherche à fédérer au-delà de la question raciale : droits des femmes, lutte contre les discriminations, défense des personnes LGBTQ+, coalition des “non-invités” de la prospérité américaine. Cette intuition , l’Amérique comme alliance de minorités et de classes populaires deviendra l’une de ses signatures les plus durables.

Deux campagnes présidentielles qui changent la grammaire politique

Jackson se présente aux primaires démocrates en 1984, puis en 1988. Il ne gagne pas l’investiture, mais il change l’échelle du possible. En 1988, il termine deuxième derrière Michael Dukakis, et son slogan “Keep Hope Alive” entre dans le patrimoine rhétorique américain. Derrière les discours, il y a une mécanique électorale : mobilisation d’électeurs noirs, inscription sur les listes, professionnalisation des réseaux militants. Plusieurs observateurs verront dans ces campagnes une étape structurante vers l’émergence, deux décennies plus tard, d’un candidat comme Barack Obama. Ces campagnes le mettent aussi face à un dilemme qui le hantera toujours : être la voix des sans-voix, ou devenir un homme de pouvoir comme les autres. Ses adversaires politiques lui reprochent son ton, ses alliances, sa capacité à polariser ; ses soutiens rétorquent que la polarisation existait déjà , il ne faisait que la nommer.

Charlie Strong (Entraineur de football américain) , Georges W Bush et Jesse Jackson

Diplomatie parallèle : médiateur, ou perturbateur ?

Jackson ne se limite pas au territoire américain. Il se construit aussi une réputation de négociateur international “officieux”, capable d’ouvrir des portes que les diplomaties officielles laissent fermées ou n’osent pas franchir. L’épisode le plus souvent cité reste sa participation à la libération d’un pilote américain retenu en Syrie dans les années 1980. Pour ses partisans, c’est la preuve qu’un pasteur peut parfois obtenir ce qu’un État n’obtient pas. Pour ses critiques, c’est l’illustration d’un goût du coup d’éclat, et d’une manière de se placer au centre de chaque scène.

Les ombres : dérapages, rivalités, scandales

La trajectoire de Jackson est aussi une histoire d’angles morts.

D’abord, des tensions récurrentes au sein même du mouvement des droits civiques : méthodes jugées trop personnelles, gestion contestée, rivalités avec d’autres leaders, soupçon d’une politique “à sa main”. Ensuite, des controverses publiques, notamment autour de propos offensants envers les Juifs, qui l’obligent à s’excuser et laissent une trace durable dans son image nationale. Il subit aussi, au fil des années, l’effet boomerang d’un statut de pasteur moraliste : lorsque sa vie privée devient un sujet public, la déception se transforme en accusation d’hypocrisie. Enfin, il y a la critique, plus politique, d’un style “charismatique” qui dépend beaucoup de sa présence. Même admiré, Jackson est souvent décrit comme un homme qui secoue l’arbre plus qu’il ne fabrique la confiture : extraordinaire pour lancer une dynamique, moins constant pour l’institutionnaliser.

La fin de la voix

À partir de 2017, Jackson parle publiquement de ses problèmes de santé : maladie de Parkinson, puis une forme plus rare et sévère, la progressive supranuclear palsy (PSP), diagnostiquée après des années de déclin. Au-delà des difficultés motrices, c’est la parole elle-même qui s’érode , une ironie tragique pour un homme dont le pouvoir fut d’abord celui du verbe. Il est également hospitalisé ces dernières années, notamment après une infection au Covid-19.

Un héritage en tension, mais impossible à effacer

La question “que reste-t-il de Jesse Jackson ?” n’aura jamais une réponse unique, parce qu’il a été plusieurs choses à la fois.

Il reste un pionnier de la politique de coalition, qui a tenté de faire de la justice sociale un programme national plutôt qu’un chapitre communautaire. Il reste un accélérateur : ses campagnes ont contribué à rendre imaginable une Amérique où la couleur de peau d’un candidat n’est plus, à elle seule, un plafond automatique. Il reste aussi un avertissement sur les dangers du leadership-personnage : l’ambition peut servir une cause, mais elle peut aussi la compliquer, l’abîmer, ou la rendre dépendante d’un seul homme.

Et pourtant, même ceux qui l’ont contesté reconnaissent souvent ceci : pendant des décennies, quand l’Amérique cherchait une voix pour dire “nous aussi”, Jesse Jackson était là au micro, dans la rue, sur un plateau, à la tribune d’un parti rappelant que les droits civiques ne sont pas un souvenir, mais une négociation permanente.

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