Au cœur de Bruxelles, le quartier des Marolles est l’un des plus emblématiques de la capitale. Connu pour son célèbre marché aux puces de la place du Jeu de Balle, ses rues populaires, son brassage social et son fort esprit de solidarité, il est aussi confronté depuis de nombreuses années à la précarité et aux inégalités. Derrière son image chaleureuse et authentique, de nombreuses familles peinent à accéder à une alimentation de qualité. C’est précisément dans ce contexte qu’est née une initiative citoyenne qui pourrait inspirer bien au-delà des frontières du quartier.

Face à la hausse du coût de la vie, aux prix souvent élevés des produits biologiques dans la grande distribution et à la réduction de 44 % du budget fédéral consacré à l’aide alimentaire, des habitants des Marolles ont décidé de ne plus subir la situation. Depuis septembre 2024, ils développent le projet P.A.N.I.E.R.S., une démarche qui entend faire de l’accès à une alimentation saine non pas une faveur ou une aide ponctuelle, mais un véritable droit.
Passer de la charité au droit
L’ambition du projet est claire : sortir d’un système où les personnes en difficulté dépendent des invendus ou de la charité alimentaire pour construire un modèle plus digne, basé sur l’autonomie et la participation citoyenne.
“Pour nous, bien manger ne devrait jamais être un luxe. Face aux coupes budgétaires et à la spéculation des supermarchés, nous cherchons à exercer notre droit”, expliquent les habitants impliqués dans le projet.
Cette philosophie se traduit par un fonctionnement simple : les légumes biologiques sont achetés directement auprès des producteurs locaux, sans intermédiaires et sans les marges commerciales habituellement pratiquées par la grande distribution. Les bénéficiaires participent également à la vie du projet, aux décisions et aux activités proposées.

Une initiative qui porte déjà ses fruits
Moins d’un an après son lancement, les premiers résultats sont encourageants.
Près de 200 habitants des Marolles bénéficient désormais régulièrement de paniers de légumes biologiques et locaux. Parmi eux, 77 % vivent à moins de 500 mètres du lieu de distribution, ce qui facilite grandement l’accès au dispositif.
Le profil des participants illustre parfaitement les réalités sociales du quartier :
- 73 % sont des familles avec enfants ;
- 36 % sont des familles monoparentales ;
- la majorité est fortement touchée par l’inflation alimentaire.
Pour Sandra Derau, chargée de mission du projet, l’enjeu dépasse largement la simple consommation : “ Pouvoir grandir avec des légumes magnifiques n’est pas une question d’envie, mais une question d’accessibilité. “

Bien plus qu’un panier de légumes
Le projet P.A.N.I.E.R.S. ne se limite pas à distribuer des produits alimentaires.
Il repose sur trois piliers complémentaires :
- l’accès à des produits bio et locaux vendus à un prix juste ;
- des activités de sensibilisation, des échanges entre habitants et des visites de fermes ;
- une gouvernance participative où les habitants définissent eux-mêmes leurs besoins et participent aux décisions.
Pour Mireille De Graeuwe, coordinatrice Éducation permanente chez Nature & Progrès, cette dimension citoyenne est essentielle “Ce qui se joue aux Marolles est un acte d’éducation permanente concret : on redonne aux habitants le pouvoir d’agir sur leur santé et leur environnement. “
Déconstruire les idées reçues
L’initiative entend également combattre certains clichés persistants selon lesquels les personnes aux revenus modestes ne seraient pas intéressées par une alimentation biologique.
Timothée Collin, coordinateur du Réseau des GASAP, tient à remettre les choses au clair : “ Il faut arrêter de propager n’importe quoi : les personnes précarisées ne veulent pas être empoisonnées par une alimentation low-cost. Pour elles, le bio n’est pas un argument marketing, c’est une nécessité sanitaire vitale. “
Cette approche remet en question une idée souvent répandue : le bio ne serait réservé qu’aux ménages les plus aisés. Le projet démontre qu’avec une organisation différente et des circuits plus courts, une alimentation de qualité peut devenir accessible à un plus grand nombre.
Soutenir les producteurs locaux

L’autre gagnant de cette initiative est l’agriculture biologique locale.
Depuis son lancement, le projet a permis d’écouler 12 tonnes de légumes bio, provenant de producteurs situés en moyenne à seulement 32 kilomètres des Marolles.
Pour Gislène Geerts, productrice de la ferme Hof Seghers, cette collaboration change profondément les relations entre consommateurs et agriculteurs : “Nous devenons de vrais partenaires pour défendre ensemble une agriculture bio accessible à tout le monde. “
Le modèle permet ainsi aux producteurs de bénéficier d’un débouché stable tout en limitant les coûts liés aux intermédiaires.

Une gouvernance construite avec les habitants
Selon Zara Palm, coordinatrice du projet P.A.N.I.E.R.S., la réussite repose avant tout sur la manière dont le projet a été conçu : “La réussite des Marolles vient d’un travail mené avec les habitants, pas pour eux. Ils participent directement à la dynamique et définissent leurs besoins. Ce n’est pas une faveur, c’est la preuve que lorsque les barrières économiques tombent, la capacité d’organisation citoyenne est immédiate. C’est cela, la véritable Sécurité Sociale de l’Alimentation. “
Cette logique participative constitue l’une des principales originalités du projet. Les habitants ne sont plus seulement bénéficiaires : ils deviennent acteurs.
Un modèle appelé à essaimer ?

Fort des premiers résultats obtenus aux Marolles, le Réseau des GASAP et les habitants souhaitent désormais convaincre les pouvoirs publics communaux, régionaux et fédéraux de soutenir financièrement cette approche.
Au-delà des près de 200 bénéficiaires des Marolles, le projet touche aujourd’hui plus de 500 personnes à l’échelle nationale, laissant entrevoir la possibilité de reproduire ce modèle dans d’autres quartiers confrontés aux mêmes difficultés.
Dans un contexte où les débats sur le pouvoir d’achat, la santé publique et la transition écologique occupent une place croissante, cette expérience bruxelloise ouvre une piste originale : celle d’une alimentation biologique qui ne serait plus réservée à une minorité, mais considérée comme un bien commun accessible à toutes et tous.
Car, comme le résument les initiateurs du projet, bien manger ne devrait jamais être un luxe, mais un droit fondamental.
Site Web : https://gasap.be/projet-paniers/
