Close

Se connecter

Close

S'inscrire

Close

Mot de passe oublié ?

Été : La saison aux volets clos

Même ceux dont la vie s’épanouit sous l’ardent soleil du littoral finissent parfois par entretenir une relation compliquée avec l’été. On l’attend durant les longs mois d’hiver, on rêve de sa lumière, de sa chaleur et de ses journées sans fin. Puis il arrive, superbe, généreux… avant de se transformer peu à peu en gardien de prison.

Sur la côte du golfe du Mexique, la chaleur montante et l’humidité implacable finissent par engloutir les plaisirs des premiers jours de la saison. L’air devient lourd, les gestes ralentissent et toute activité autre que respirer paraît soudain relever de l’exploit sportif.

Les cigales entonnent leur refrain métallique, accompagnées par le bourdonnement continu des climatiseurs. Pendant ce temps, la lassitude s’insinue jusque dans les moindres replis du cœur, grignotant l’énergie et la joie avec la patience méthodique d’un moustique à l’heure du dîner.

Au fil des longues journées, les fenêtres se ferment, les voisins disparaissent et les oiseaux se taisent. Le chien errant qui boite, mais conserve un regard amical, ne rôde plus le long des clôtures. Quant aux chats, étendus sous les voitures ou derrière les poubelles, ils semblent avoir définitivement renoncé à tout mouvement inutile.

Un passant les observe parfois avec inquiétude : Regardez-moi ça… Cette pauvre bête est-elle encore vivante ?

Le chat entrouvre alors un œil, juste assez longtemps pour signifier que oui, il est vivant, mais qu’il n’a aucune intention de participer davantage à la conversation.

À la campagne, on installe les lits sur les vérandas aménagées pour la nuit, parfois même sous les grands chênes dont l’épaisse ramure dissimule les étoiles. Les plus chanceux disposent d’une cuisine d’été et de vastes galeries couvertes. On y déplace les chaises d’ouest en est, puis du sud au nord, à la recherche d’un souffle d’air aussi rare qu’un glaçon oublié au fond d’un verre.

Pour les autres, il ne reste que le murmure des ventilateurs et les rideaux tirés par-dessus d’autres rideaux : plusieurs couches de protection imaginaire contre une chaleur qui, elle, ne se laisse pas impressionner.

Si les habitants épuisés par le soleil se risquent à les entrouvrir, ils découvrent un monde noyé dans une lumière éclatante, presque douloureuse. L’été leur adresse alors son verdict, avec la froideur paradoxale d’un geôlier en plein mois d’août : “Non. Rien n’a changé. Pas maintenant. Pas encore. “

Dans les villes et les villages, à l’endurance stoïque des campagnes répond une torpeur si profonde que les habitants s’essuient le front et expliquent le calme inhabituel des nuits par une formule toute simple : Il fait trop chaud, même pour le crime.

Dans cet univers de béton et de quartiers surpeuplés, aucune brise ne se lève à la tombée du jour. Il n’y a ni cuisine d’été, ni grands chênes, ni nuit palpitante sous les étoiles. Il n’y a que l’attente.

Attendre que le mois d’août s’achève. Attendre que septembre consente enfin à tirer sa révérence. Attendre octobre, son vent frais venu des prairies et ses ciels redevenus lumineux.

Si octobre tarde à apporter les pluies espérées, la fraîcheur et la délivrance, l’attente des prisonniers de l’été devient presque insupportable. Pourtant, au cœur même de leur impatience, un souffle léger semble déjà murmurer une promesse : Un jour, la porte de l’automne s’ouvrira.Les feuilles s’agiteront comme un trousseau de clés, comme des pas dans les couloirs du temps. Une voix vive, portée par le vent, murmurera :  » Vous avez purgé votre peine. La saison de l’attente touche enfin à sa fin. « 

Lorsque ce jour arrive, il se manifeste d’abord par une odeur. Un courant d’air subtil, presque imperceptible, chargé du parfum d’une neige encore cachée dans les nuages du Nord ou de l’écume salée des océans.

Il transporte avec lui les senteurs familières de l’automne : quelques effluves de bois brûlé venus du nord, le bouquet fumé des champs de canne à sucre et de riz que l’on brûle à l’est, la morsure âcre des prairies en feu.

Lorsque ces parfums arrivent, les gens s’arrêtent et regardent autour d’eux. Un bref instant, renouant avec leurs ancêtres les plus lointains, ils hument l’air avec la concentration d’animaux surpris. Puis ils sourient. Quelque chose vient de changer. Le poids de l’été commence enfin à se soulever.

D’abord hésitantes, puis enhardies, les brises glissent le long des murs et contournent les angles délabrés. Sur leur passage, elles soulèvent la poussière et les débris abandonnés par la saison.

Libéré des voiles laiteux de l’humidité, le ciel retrouve les bleus qui lui appartiennent. Ils deviennent plus profonds à mesure que les cirrus s’effilochent et s’élancent, emportés par le vent.

Et puisque les nuages se mettent à courir, les fenêtres décident de les imiter.

Elles s’ouvrent partout à la fois. Ici, le bois proteste dans un long grincement ; là, l’aluminium racle et vibre. Les rideaux se gonflent dans l’air frais et ressemblent bientôt à de petits nuages domestiques.

Après les fenêtres, les portes s’ouvrent à leur tour. Les voisins réapparaissent et les communautés reprennent vie. Le couple qui se querelle, les enfants qui bavardent, l’ivrogne qui parle trop fort : tous redécouvrent l’existence des autres à travers les maisons grandes ouvertes.

La tranquillité absolue n’était peut-être pas si désagréable, après tout. Mais le retour de la vie a ses exigences, et parfois un certain volume sonore.

Les bruits de l’été s’attardent encore : le claquement métallique des feuilles de palmier, les cris irrités des hérons surpris, le frémissement semblable à la pluie des bancs de petits poissons argentés. Pourtant, sous ces derniers échos, une nouvelle saison fait déjà entendre sa voix.

Lorsque le premier groupe de canards colverts arrive, épuisé et querelleur après de longues journées de vol, ses cancanements se prolongent pendant des heures. Jusqu’à ce qu’un voisin, grand amateur de fenêtres ouvertes mais beaucoup moins sensible au charme des canards, finisse par perdre patience.

“Bon sang ! hurle-t-il. Taisez-vous !”

Amusé par son exaspération, je tends l’oreille vers les autres bruits de la nuit. Tout près, en partie étouffé par les protestations enthousiastes des canards, un climatiseur continue de ronronner. Son grondement obstiné imprègne le silence.

Même en cette magnifique soirée, alors que la chaleur s’atténue et que la porte de l’automne s’ouvre enfin, quelqu’un a choisi de prolonger son emprisonnement. Les fenêtres restent fermées, la brise est ignorée et le bavardage des créatures profitant de la fraîcheur nocturne demeure à l’extérieur.

Il en va parfois de la vie comme des fenêtres.

Certaines circonstances nous obligent à fermer nos volets devant les tempêtes de l’existence. Nous devons nous protéger d’une colère brûlante, d’un rejet glacial ou de ces événements qui nous laissent angoissés et épuisés. Il existe des moments où nous avons besoin de baisser les stores, de tirer les rideaux et de laisser notre esprit se reposer dans une pénombre protectrice.

Mais aucun volet n’est destiné à rester éternellement fermé.

De même que nous ouvrons nos maisons pour accueillir les parfums, les sons et les souffles d’une nouvelle saison, vient un moment où nous devons nous ouvrir à la vie et quitter les prisons que nous avons parfois construites nous-mêmes.

La passivité, la lassitude et l’endurance derrière des volets clos constituent une manière de traverser l’existence. Mais ce n’est pas la seule. Un jour, presque sans prévenir, l’air change. Une brise se glisse sous la porte. Les rideaux frémissent. Le monde nous appelle de nouveau.

Alors, il ne reste plus qu’à ouvrir les fenêtres, à respirer profondément et à écouter Paul Valéry nous rappeler : “Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! “

(Le vers final est tiré du Cimetière marin de Paul Valéry )

Devenez adhérent de l’association Jimagine.org : cliquez-ici

Rejoindre la communauté de jimagine pour 20 euros par An :




Partager cet article

Aimer cet article

0

Articles similaires

Articles similaires

0
0

    Poster un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

    Thanks for submitting your comment!