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L’humanité est-elle cruelle ? Ce que notre alimentation révèle de notre rapport aux animaux et à la mort

Pourquoi caressons-nous les chats tandis que nous mangeons les poules, les cochons ou les vaches ? Pourquoi certaines personnes détournent-elles le regard devant les images d’un abattoir tout en consommant quotidiennement de la viande ? Et peut-on réellement imaginer qu’un jour la planète entière devienne végane ?

Derrière ces questions se cache un débat beaucoup plus profond qu’une simple opposition entre mangeurs de viande et militants antispécistes. Il concerne notre relation à la souffrance, à la nature et, plus largement, à la mort.

Le chat aimé, le cochon mangé

L’antispécisme repose sur une interrogation difficile à balayer : pourquoi la vie d’un animal de compagnie semble-t-elle avoir davantage de valeur que celle d’un animal d’élevage ?

Dans nos sociétés occidentales, tuer un chien ou un chat pour le manger provoquerait une indignation considérable. Pourtant, des millions de cochons, dont les capacités cognitives et émotionnelles sont aujourd’hui largement reconnues, sont élevés et abattus chaque année sans susciter une émotion comparable.

Cette différence n’est pas uniquement fondée sur l’intelligence ou la sensibilité des animaux. Elle résulte principalement de notre culture et des rôles que nous leur avons attribués. Le chat partage notre maison, porte un nom et devient parfois un membre de la famille. Le cochon, la poule ou la vache demeurent le plus souvent invisibles, enfermés dans la catégorie abstraite des « animaux de production ».

Ces frontières varient d’ailleurs selon les pays, les religions et les époques. L’animal considéré comme sacré ou familier dans une société peut être consommé dans une autre. Nos choix alimentaires sont donc loin d’être aussi naturels et évidents que nous l’imaginons.

Une viande devenue abstraite

Pendant des siècles, la mort animale faisait partie de la vie quotidienne. Dans les campagnes, de nombreuses familles élevaient des poules, des lapins ou un cochon. Les animaux étaient visibles, leur abattage également. On savait précisément d’où provenait la viande.

L’industrialisation a progressivement rompu ce lien. Les animaux ont été éloignés des consommateurs, les abattoirs repoussés hors des villes et la viande transformée en produits anonymes. Dans les rayons, un nugget ne ressemble plus à une poule, pas davantage qu’une tranche de jambon ne rappelle le cochon dont elle provient.

Cette mise à distance facilite la consommation. Elle nous permet de manger un animal sans réellement penser à sa vie ni à sa mort. Le vocabulaire lui-même contribue parfois à cette disparition : nous parlons de steak, de viande, de filet ou de charcuterie, beaucoup moins d’un être vivant qui a dû être élevé puis tué.

Notre société entretient ainsi un paradoxe. Elle expose abondamment la mort fictive dans les films, les séries et les jeux vidéo, mais dissimule la mort réelle. Les personnes meurent souvent dans des institutions, tandis que les animaux sont abattus dans des bâtiments fermés, loin du regard du public.

Avons-nous perdu une forme de conscience ?

Dans plusieurs sociétés traditionnelles, la mise à mort d’un animal pouvait être accompagnée de gestes de gratitude, de prières ou de règles interdisant le gaspillage. Certaines communautés autochtones considèrent encore que le chasseur contracte une dette envers l’animal tué et envers l’environnement qui lui a permis de vivre.

Il faut cependant se garder de présenter tous les peuples autochtones comme les représentants d’une spiritualité unique et idéale. Leurs pratiques, leurs croyances et leurs rapports aux animaux sont extrêmement divers.

Une différence demeure néanmoins essentielle : le chasseur qui rencontre l’animal, le tue, le dépèce et nourrit sa famille ne peut pas ignorer qu’une vie a été prise. Le consommateur moderne peut, quant à lui, ne jamais voir l’animal derrière le produit.

Une cérémonie ne rend évidemment pas toute mise à mort moralement acceptable. Remercier symboliquement un animal ne compense pas une existence passée dans une cage ou un bâtiment surpeuplé. Mais ces rituels expriment au moins une réalité que notre système alimentaire tend à effacer : manger de la viande suppose la mort d’un être vivant.

La souffrance animale n’est plus contestable

Les connaissances scientifiques ont profondément modifié notre regard sur les animaux. Nous savons que les mammifères et les oiseaux ressentent la douleur, la peur et le stress. Beaucoup développent aussi des relations sociales, reconnaissent leurs congénères, apprennent, jouent et manifestent des préférences individuelles.

Cette connaissance nous impose une responsabilité nouvelle. Des pratiques autrefois considérées comme ordinaires apparaissent aujourd’hui difficilement défendables : cages exiguës, mutilations systématiques, transports interminables, sélection d’animaux dont la croissance provoque des problèmes de santé, séparation précoce des petits ou mise à mort des individus jugés économiquement inutiles.

Les associations de protection animale et les militants végans ont joué un rôle important dans cette prise de conscience. Sur le broyage ou le gazage des poussins mâles, les conditions de transport, l’élevage en cage et les défaillances de certains abattoirs, leurs dénonciations ont contribué à faire évoluer le débat public.

On peut ne pas partager toutes les conclusions de l’antispécisme et reconnaître malgré tout la légitimité de nombreuses critiques.

L’être humain est-il naturellement cruel ?

L’humanité est incontestablement capable de cruauté. Elle peut infliger des souffrances par intérêt, par habitude, par indifférence ou simplement parce que les victimes restent invisibles. L’élevage industriel en fournit parfois des exemples particulièrement troublants.

Mais réduire l’être humain à un prédateur cruel serait trop simple.

Notre espèce est également capable d’empathie, de protection, de dévouement et de remise en question. Des humains recueillent des animaux abandonnés, soignent des espèces sauvages blessées, créent des refuges, améliorent les pratiques vétérinaires ou consacrent leur vie à la préservation de la biodiversité.

La contradiction est au cœur de notre comportement. Une même personne peut aimer profondément son chien, s’émouvoir devant un agneau et manger de la viande sans penser à l’animal. Cela peut sembler hypocrite, mais il s’agit souvent moins d’une cruauté consciente que d’un comportement façonné par l’éducation, la culture, les habitudes et l’organisation même de notre alimentation.

Toutes les mises à mort ne sont pas non plus moralement identiques. Un éleveur attentif à ses animaux, un chasseur nourrissant sa famille et un élevage industriel cherchant à produire au coût le plus bas ne posent pas exactement les mêmes questions.

Tuer un animal pour survivre dans un environnement difficile ne peut être placé automatiquement sur le même plan que lui infliger des souffrances évitables pour proposer chaque jour de la viande à très bas prix.

Un monde entièrement végan est-il possible ?

Dans les sociétés urbaines et relativement favorisées, une alimentation végétalienne équilibrée est possible pour de nombreuses personnes, à condition d’être correctement organisée et de prévoir notamment une supplémentation indispensable en vitamine B12.

Mais transformer cette possibilité en règle universelle soulève de nombreuses difficultés.

Dans certaines régions arctiques, désertiques, montagneuses ou isolées, l’élevage, la pêche et la chasse demeurent liés à la sécurité alimentaire. Certaines populations ne disposent ni d’une agriculture suffisamment diversifiée, ni d’un accès régulier aux compléments alimentaires et aux produits permettant de suivre facilement un régime végétalien.

Les communautés pastorales d’Afrique, les peuples vivant dans les régions arctiques ou certaines populations insulaires entretiennent également avec les animaux des relations économiques, alimentaires et culturelles très différentes de celles d’un consommateur européen.

Prétendre imposer un modèle alimentaire identique à l’ensemble de l’humanité risquerait alors de devenir une forme de domination culturelle. Il serait paradoxal de vouloir défendre les animaux tout en ignorant les réalités matérielles de certaines populations humaines.

Un monde 100 % végan semble donc peu réaliste, du moins dans un avenir prévisible. En revanche, une planète consommant beaucoup moins de produits animaux est parfaitement imaginable — et probablement souhaitable.

Entre viande quotidienne et abolition totale

Le débat public donne parfois l’impression qu’il n’existe que deux choix : continuer à manger de la viande comme aujourd’hui ou renoncer à tout produit d’origine animale. Entre ces deux extrêmes se trouvent pourtant de nombreuses positions.

Le végétarisme exclut la viande et le poisson, mais autorise généralement les œufs et les produits laitiers. Il évite directement la mise à mort destinée à produire de la chair, même si les filières laitières et avicoles conduisent elles aussi à l’abattage de nombreux animaux.

Le flexitarisme privilégie une alimentation végétale sans supprimer entièrement la viande. Il peut représenter une véritable évolution lorsque la consommation devient occasionnelle et que les produits issus de l’élevage intensif sont écartés. En revanche, le terme perd son sens lorsqu’il ne correspond à aucun changement réel.

Le principe du « moins mais mieux » accepte la consommation de produits animaux, mais demande de réduire fortement les quantités et de privilégier de meilleures conditions d’élevage, des transports courts et un abattage limitant autant que possible la peur et la douleur.

Cette démarche suppose toutefois d’accepter de payer la viande plus cher et de ne plus la considérer comme un produit ordinaire présent à tous les repas. Il serait impossible de maintenir les niveaux actuels de consommation mondiale en remplaçant simplement tous les élevages intensifs par de petits élevages extensifs.

L’élevage peut-il être respectueux ?

Certains éleveurs défendent une relation fondée sur une forme de réciprocité. L’être humain nourrit, protège et soigne l’animal ; celui-ci fournit du lait, des œufs, du fumier, de la laine ou finalement de la viande.

Cette relation peut être accompagnée d’attention et même d’un véritable attachement. Elle ne doit toutefois pas être idéalisée : c’est toujours l’être humain qui contrôle généralement la reproduction, la séparation et la mort.

Pour les antispécistes abolitionnistes, cette domination suffit à rendre l’élevage injustifiable. Pour les défenseurs du bien-être animal, une relation avec les animaux reste acceptable si elle leur assure une existence suffisamment longue, adaptée à leurs besoins et exempte de souffrances inutiles.

Ces deux positions reposent sur des principes différents. Les abolitionnistes parlent de droits et refusent que l’animal soit une ressource. Les réformistes évaluent principalement la qualité de sa vie, la souffrance subie et les conditions de sa mort.

Chasse, pêche et subsistance : des réalités différentes

La chasse suscite elle aussi des jugements opposés. Certains considèrent qu’un animal sauvage ayant vécu librement avant d’être rapidement tué a connu une existence préférable à celle d’un animal élevé dans un bâtiment industriel.

D’autres estiment qu’il reste injustifiable de tuer un être qui souhaite continuer à vivre, particulièrement lorsque la chasse est pratiquée comme un simple loisir.

La cohérence dépend ici des circonstances : la chasse nourrit-elle réellement une famille ? Est-elle nécessaire à la gestion d’un déséquilibre écologique ? L’animal est-il consommé ? Le tir limite-t-il effectivement sa souffrance ? Ou la notion de « régulation » sert-elle à justifier une pratique récréative et des intérêts particuliers ?

La chasse et la pêche de subsistance doivent également être distinguées de la consommation commerciale de masse. Une communauté vivant dans un environnement où les ressources végétales sont rares n’effectue pas le même choix qu’un consommateur disposant de dizaines d’alternatives dans un supermarché.

L’omnivorisme conscient

Une autre position consiste à rester omnivore tout en cessant de considérer la viande comme un aliment moralement neutre.

L’omnivore conscient réduit sa consommation, s’informe sur la provenance des produits, évite le gaspillage et accepte de payer davantage pour de meilleures conditions d’élevage. Il ne prétend pas qu’aucun animal n’est mort pour lui, mais il cherche à limiter le nombre d’animaux concernés et leurs souffrances.

Cette démarche peut aussi conduire à retrouver une forme de gratitude. Non pas un rituel destiné à se donner bonne conscience, mais la reconnaissance lucide qu’un être vivant a été tué pour devenir un aliment.

La cohérence se mesure alors moins aux déclarations qu’aux actes. Dire que l’on respecte les animaux tout en achetant quotidiennement la viande la moins chère, sans jamais vouloir connaître son origine, demeure difficilement défendable.

La réduction collective plutôt que la pureté individuelle

Le réductionnisme cherche avant tout à obtenir un résultat global. Si des millions de personnes divisent leur consommation de viande par deux, les conséquences peuvent être plus importantes que la conversion parfaite d’une petite minorité.

Cette approche encourage les repas végétaux dans les cantines, des portions de viande plus petites, la découverte des légumineuses, le développement d’alternatives et l’interdiction progressive des pratiques les plus douloureuses.

Elle refuse de diviser la population entre des végans moralement irréprochables et des omnivores nécessairement coupables. Chacun peut avancer, même imparfaitement, à condition que la réduction soit réelle et ne serve pas seulement d’argument publicitaire.

Les militants abolitionnistes lui reprochent de rendre plus acceptable une exploitation qu’ils souhaitent supprimer. Mais politiquement et socialement, une transformation progressive peut produire plus rapidement des améliorations concrètes pour un grand nombre d’animaux.

Une alimentation végétale n’est pas automatiquement vertueuse

Réduire la consommation de produits animaux peut présenter des avantages éthiques et environnementaux importants. Cela ne signifie pas que tout produit végétal soit automatiquement écologique et socialement juste.

Une culture végétale peut elle aussi entraîner la destruction d’habitats, l’utilisation massive de pesticides, l’épuisement des sols ou de mauvaises conditions de travail. L’agriculture provoque également la mort d’animaux sauvages lors des récoltes et de la transformation des paysages.

Ce constat ne rend pas l’élevage intensif acceptable. Il rappelle simplement qu’aucun système alimentaire complexe n’est totalement dépourvu de conséquences. Le véganisme peut réduire considérablement certaines formes d’exploitation animale, mais il ne permet pas de vivre sans aucun impact sur le monde vivant.

La question n’est donc pas de rechercher une innocence absolue, probablement inaccessible, mais de réduire les dommages que nous pouvons réellement éviter.

Regarder la mort en face

Statue de la Faucheuse sur la tombe de Jean Catherineau, au cimetière de la chartreuse à Bordeaux.

Notre rapport aux animaux révèle finalement notre difficulté à accepter la mort. Nous voulons souvent les produits de l’élevage sans l’abattoir, la viande sans l’animal et une abondance alimentaire sans conséquences visibles.

Pourtant, vivre implique toujours de transformer le monde vivant. Même l’agriculture végétale occupe des terres, modifie des écosystèmes et entraîne la disparition d’organismes. Cette réalité ne justifie pas toutes les pratiques, mais elle interdit les réponses trop faciles.

L’objectif ne doit pas être de banaliser la mort animale. Il consiste au contraire à lui redonner du poids afin de ne plus traiter les êtres sensibles comme de simples matières premières.

Une humanité cruelle, ou une humanité capable d’évoluer ?

L’être humain n’est ni entièrement cruel ni naturellement bienveillant. Il est capable de prédation comme de compassion, d’indifférence comme de responsabilité. Surtout, il possède la faculté d’interroger ses habitudes et de transformer progressivement ses pratiques.

La véritable ligne de partage ne passe donc peut-être pas uniquement entre végans et omnivores. Elle sépare aussi ceux qui refusent de regarder les conséquences de leurs choix de ceux qui tentent honnêtement de les comprendre et de les réduire.

L’avenir ne sera probablement pas celui d’une planète intégralement végane. Il pourrait cependant être celui d’une alimentation beaucoup plus végétale, d’une viande moins fréquente et plus chère, de règles sévères contre la souffrance animale et d’une relation moins hypocrite à la mort.

Nous ne deviendrons peut-être jamais une espèce totalement inoffensive. Mais nous pouvons devenir une humanité plus lucide, plus mesurée et plus respectueuse du vivant. Ce serait déjà une transformation considérable.

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