Il suffit parfois de quelques guirlandes lumineuses pour révéler bien plus que ce qu’elles éclairent. L’initiative de commerçants d’illuminer deux rues de Gand (Belgique) à l’occasion du Ramadan a suscité des réactions contrastées, oscillant entre enthousiasme et inquiétude. Mais derrière ce débat se cache une question bien plus profonde : qu’est-ce que vivre ensemble dans une société pluraliste ?
La Belgique est aujourd’hui un pays façonné par la diversité. Diversité des origines, des langues, des convictions philosophiques et religieuses. Cette réalité n’est ni nouvelle ni provisoire : elle constitue désormais l’une des caractéristiques fondamentales de notre paysage social. Dans ce contexte, accepter que d’autres traditions trouvent leur place dans l’espace public ne signifie pas renoncer à ses propres racines ; cela revient plutôt à reconnaître que l’histoire n’est jamais figée.
On entend souvent invoquer l’” héritage judéo-chrétien “ pour rappeler les fondements culturels de l’Europe. Cet héritage existe, sans aucun doute. Il a influencé nos institutions, notre calendrier, notre architecture, et même certaines de nos valeurs morales. Mais l’histoire nous enseigne aussi que les cultures et les religions se succèdent, se transforment et s’entremêlent.
Bien avant l’expansion du christianisme, l’Europe était traversée par des croyances multiples, des traditions païennes aux spiritualités druidiques. Le passage d’un monde religieux à un autre ne s’est pas toujours fait dans la douceur : il fut souvent marqué par des rapports de force et des volontés d’uniformisation. Le rappeler n’a pas pour objectif de juger le passé avec les yeux du présent, mais de souligner une évidence : aucune tradition n’est immuable, et ce que nous appelons aujourd’hui “ héritage “ est lui-même le fruit d’évolutions parfois tumultueuses.
Dès lors, pourquoi l’évolution religieuse de nos sociétés contemporaines devrait-elle être perçue comme une menace ? Les traditions ne disparaissent pas parce que d’autres apparaissent. Noël continue d’illuminer nos villes, les marchés attirent les foules, les crèches trouvent encore leur place dans de nombreux foyers. Ajouter une reconnaissance visuelle d’une autre fête ne retire rien à ces moments ; au contraire, cela peut enrichir le tissu commun.
Le vivre ensemble ne consiste pas à gommer les différences, mais à apprendre à cohabiter avec elles. Il demande un effort réciproque : celui d’accepter que le voisin ne célèbre pas les mêmes fêtes, ne prie pas de la même manière – ou ne prie pas du tout. Ce n’est pas toujours confortable, mais c’est précisément ce qui définit une démocratie mature.
Certains objecteront que certaines religions sont présentes sur notre territoire depuis moins d’un siècle. Mais la durée suffit-elle à légitimer une culture ? Si tel était le cas, nos sociétés seraient condamnées à l’immobilisme. L’histoire de la Belgique, comme celle de toute l’Europe, est faite de vagues successives d’influences : économiques, culturelles, philosophiques. Ce mouvement n’a jamais cessé.
Il est également utile de se souvenir que les textes fondateurs du christianisme – souvent invoqués pour défendre une identité – parlent aussi d’accueil, de respect et d’attention à l’autre. “ Tu aimeras ton prochain comme toi-même “ n’est pas seulement une formule spirituelle ; c’est un principe de coexistence. Le rappeler n’est pas trahir une tradition, mais en honorer l’essence.
Accepter que d’autres cultures célèbrent leur foi dans l’espace public ne revient pas à effacer la nôtre. Cela signifie reconnaître que la société que nous formons aujourd’hui est plus large que celle d’hier. Une rue illuminée pour le Ramadan ne transforme pas un pays ; elle reflète simplement la réalité de celles et ceux qui y vivent.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir quelles lumières doivent être installées, mais quelle société nous voulons éclairer. Une société inquiète de chaque changement, ou une société suffisamment sûre d’elle pour accueillir sans se renier ?
Car au fond, le vivre ensemble n’est pas une concession. C’est un choix collectif – celui de préférer le dialogue à la méfiance, la curiosité à la peur, et l’intelligence du pluralisme à la nostalgie d’un passé idéalisé.
Les lumières, quelles qu’elles soient, ont toujours eu vocation à repousser l’obscurité. Encore faut-il accepter de voir ce qu’elles révèlent : non pas la fin d’un héritage, mais la continuité d’une histoire humaine faite de rencontres, d’adaptations et d’espoir partagé.
Post-scriptum :
Et puisqu’au fond la Belgique a ce talent discret pour mêler gravité et convivialité, terminons simplement. À toutes celles et tous ceux qui s’apprêtent à vivre ce temps de jeûne, de partage et de spiritualité, souhaitons un Ramadan serein et porteur de sens.
Dans ce petit coin d’Europe où les cultures se croisent, où les accents changent d’une rue à l’autre et où le vivre ensemble se construit chaque jour, adressons – à la belge, sans grand discours mais avec sincérité – nos vœux de paix, de solidarité et de belles soirées autour de la table après le coucher du soleil.
Bon Ramadan à tous les musulmans et musulmanes du Plat Pays.
