Dans un pays habitué à la pluie mais désormais confronté à des épisodes météorologiques de plus en plus extrêmes, le Royaume-Uni expérimente une réponse inattendue à un problème très moderne : les inondations. Plutôt que de multiplier les infrastructures coûteuses, certaines collectivités ont choisi de faire appel à un allié ancestral… le castor.

Un retour inattendu au cœur des villes
À l’ouest de Londres, dans le quartier de Greenford, une station de métro avait pris l’habitude de se transformer en zone inondée à chaque forte pluie. Puis, en 2023, un nouveau “voisinage” s’est installé à proximité : une famille de castors.
En quelques semaines, ces animaux ont profondément remodelé le paysage. En construisant des barrages et en creusant des canaux, ils ont transformé un simple ruisseau en un système de zones humides capable d’absorber les fortes précipitations. Résultat : l’eau est retenue, puis relâchée progressivement, réduisant drastiquement les risques d’inondation en aval.
“ Ils ont transformé le site en une véritable éponge naturelle “, explique Sean McCormack, à l’origine du projet local.
Le castor, un “ingénieur des écosystèmes”
Ce phénomène n’a rien d’anecdotique. Les castors sont souvent qualifiés d’”ingénieurs de la nature”. En bâtissant leurs barrages, ils ralentissent le flux des rivières, stockent l’eau dans des étangs et créent des zones humides riches en biodiversité.
Des études menées notamment par l’Université d’Exeter montrent que ces aménagements naturels permettent :
- de réduire les pics de crue lors de fortes pluies
- de ralentir l’écoulement de l’eau vers les zones habitées
- de maintenir un niveau d’eau plus stable en période de sécheresse
- d’améliorer la qualité de l’eau
Dans le Devon, des villages en aval ont ainsi constaté une diminution mesurable des inondations après l’introduction de castors.

Remise en liberté d’un castor (Photo : ©Caroline Farrow)

Remise en liberté castors à Paradise Fields par le projet Ealing Beaver
Une solution efficace… et économique
Au-delà de l’efficacité hydrologique, l’argument économique séduit également. À Greenford, la présence des castors a permis d’abandonner des projets d’infrastructures lourdes comme la construction de réservoirs ou de digues.
Les castors peuvent faire ce travail pour une fraction du coût, et de manière beaucoup plus durable

L’équipe chargée de la réintroduction des castors (Photo : ©Caroline Farrow)
Un levier pour restaurer la biodiversité
Dans l’Essex, un projet mené sur cinq ans a montré qu’une famille de castors avait créé neuf barrages capables de stocker environ 3 millions de litres d’eau, modifiant durablement le régime hydraulique local.
L’impact ne se limite pas à la gestion de l’eau. Les zones humides recréées deviennent rapidement des refuges pour la faune :
- retour de crevettes d’eau douce
- apparition de nouvelles espèces d’oiseaux
- développement de chauves-souris et d’insectes rares
À l’échelle nationale, cet enjeu est crucial : le Royaume-Uni a perdu plus de 95 % de ses zones humides au cours des siècles.
Le castor apparaît ainsi comme un outil de “réensauvagement” capable de réparer des écosystèmes profondément dégradés.
Une réintroduction après quatre siècles d’absence
Car il faut rappeler que le castor avait disparu du territoire britannique depuis plus de 400 ans, victime de la chasse.
Sa réintroduction, amorcée en 2009 en Écosse avec quelques individus venus de Norvège, marque un tournant dans la gestion des milieux naturels. Depuis, les populations se sont développées et plusieurs dizaines de projets ont vu le jour à travers le pays.
Des tensions avec le monde agricole
Tout n’est cependant pas idyllique. Là où les castors évoluent en liberté, notamment en Écosse, les agriculteurs expriment des inquiétudes.
Leur reproche principal : les barrages peuvent inonder des terres agricoles ou perturber les systèmes d’irrigation. Certains exploitants évoquent des pertes importantes, et des dispositifs d’indemnisation restent limités.
Des solutions existent : Relocalisation des animaux, installation de dispositifs de régulation des barrages, protection des arbres , mais elles nécessitent un accompagnement technique et financier.

Un castor à Paradise Fields(Photo : ©Abhilesh Dhawanjewar)
Une controverse scientifique en voie d’apaisement
Longtemps accusés d’aggraver certaines inondations, les castors ont récemment été “réhabilités” par la recherche.
Des modélisations hydrauliques ont montré que, même en cas de rupture de barrage, leur impact sur les crues reste faible et temporaire. Dans certains cas, la hausse du niveau de l’eau n’a été que de quelques dizaines de centimètres… pendant quelques minutes.
Autrement dit : face à des pluies extrêmes, les castors ne sont pas la cause des catastrophes , mais ils peuvent en atténuer les effets.

Un castor faisant des bulles en nageant (Photo : ©Caroline Farrow)
Vers une nouvelle philosophie de gestion de l’eau
Au fond, l’expérience britannique traduit un changement de paradigme. Pendant des siècles, l’objectif a été d’évacuer l’eau le plus rapidement possible vers la mer. Aujourd’hui, la stratégie s’inverse : il s’agit de ralentir, stocker et infiltrer l’eau en amont.
Dans cette logique, les castors deviennent des alliés précieux.
Ils travaillent en continu, sans coût salarial, et adaptent leurs constructions aux conditions locales. Une forme d’ingénierie vivante, évolutive, que les infrastructures humaines peinent à reproduire.
Une solution d’avenir… sous conditions
L’enthousiasme est réel, mais la généralisation de cette approche suppose de trouver un équilibre :
- accepter une part de transformation des paysages
- accompagner les agriculteurs
- encadrer les réintroductions
- intégrer ces solutions dans des politiques globales de gestion de l’eau
Le castor ne remplacera pas les digues ou les barrages, mais il pourrait bien devenir un pilier discret d’une stratégie plus durable.
Au Royaume-Uni, la lutte contre les inondations passe désormais aussi par le vivant. Et derrière ses airs paisibles, le castor pourrait bien incarner une révolution silencieuse : celle d’une nature redevenue partenaire, plutôt qu’obstacle, dans l’aménagement du territoire.
The Ealing Beaver Project : https://theealingbeaverproject.com/
Sources : NPR, The Guardian, Concordia University, preventionweb.net, The Ealing Beaver Project
