En 1936, la France inventait le droit aux vacances

Le 12 juin 1936, la France entrait dans l’histoire sociale. Pour la première fois, les salariés obtenaient le droit à deux semaines de congés payés. Une mesure révolutionnaire portée par le gouvernement du Front populaire de Léon Blum, dans un contexte marqué par de profondes inégalités sociales, la crise économique des années 1930 et une forte mobilisation du monde ouvrier.
À l’époque, les journées de travail sont longues, les semaines dépassent souvent 48 heures et les vacances demeurent un privilège réservé aux classes aisées. Les grandes grèves du printemps 1936, qui mobilisent près de deux millions de travailleurs, conduisent aux célèbres accords de Matignon. Parmi les avancées obtenues figurent les augmentations salariales, la reconnaissance syndicale et surtout l’instauration des congés payés.
Pour des millions de Français, c’est alors une véritable révolution culturelle. Les images des premiers vacanciers quittant les villes à bicyclette ou embarquant dans les trains vers la mer deviennent l’un des symboles les plus forts du progrès social du XXe siècle.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, cet acquis demeure profondément ancré dans la mémoire collective. Pourtant, une question s’impose : avoir le droit aux vacances signifie-t-il encore pouvoir partir réellement ?

Les Français restent très attachés aux congés payés
À l’occasion du 90e anniversaire des congés payés, le Secours populaire français et Ipsos BVA ont réalisé une vaste enquête auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 Français. Les résultats montrent à quel point les congés payés demeurent une conquête sociale majeure.
Selon le sondage, 65 % des Français considèrent les congés payés comme la loi sociale à laquelle ils sont le plus attachés, juste derrière l’assurance maladie (75 %). Chez les salariés, ce chiffre atteint même 73 %.
Plus révélateur encore, 92 % des personnes interrogées considèrent les congés payés comme un acquis solide ou un acquis qu’il faut absolument préserver. Près d’un Français sur deux estime même qu’ils sont aujourd’hui menacés et qu’ils doivent être défendus.
Ces chiffres montrent que les vacances ne sont pas seulement perçues comme un temps de repos. Elles incarnent une certaine idée du progrès social, de la qualité de vie et de la dignité humaine.

Les vacances : un besoin essentiel pour le moral et la santé
L’étude met également en lumière l’importance des vacances dans l’équilibre personnel.
Pour 86 % des Français, partir en vacances est indispensable ou important pour conserver le moral nécessaire afin d’affronter le reste de l’année. 85 % y voient un facteur essentiel pour la santé mentale, tandis que 84 % estiment que les vacances contribuent directement à l’épanouissement personnel.
La santé physique est également concernée : 80 % des répondants considèrent les vacances comme importantes pour leur bien-être corporel. Elles jouent aussi un rôle dans la cohésion du couple et même dans la motivation professionnelle.
Contrairement à une idée parfois répandue, les vacances ne sont donc pas uniquement synonymes de loisirs. Elles apparaissent comme un élément fondamental de l’équilibre psychologique et social.
Pourtant, malgré cette reconnaissance quasi unanime, partir reste de plus en plus difficile.

Le retour des inégalités face aux vacances
Le constat dressé par le Secours populaire est préoccupant.
Un Français sur trois (33 %) déclare avoir dû renoncer à partir en vacances au cours des quatre dernières années pour des raisons financières. Un quart de la population (25 %) affirme n’avoir pu partir qu’au prix de sacrifices importants réalisés pendant plusieurs mois.
Plus inquiétant encore, 51 % des Français indiquent avoir déjà renoncé à des vacances afin de pouvoir faire face à des dépenses essentielles telles que l’alimentation, la santé ou l’énergie.
L’inflation, la hausse des loyers, l’augmentation des factures énergétiques et la stagnation du pouvoir d’achat poussent de nombreux ménages à revoir leurs priorités.
Pour beaucoup, les vacances deviennent une variable d’ajustement budgétaire.
En 2026, plus d’un quart des Français ne partiront pas
À quelques semaines de l’été, l’enquête révèle que 27 % des Français ne prévoient pas de partir en vacances en 2026. Chez les ouvriers, cette proportion grimpe à 38 %.
Parmi ceux qui renoncent à partir, 61 % invoquent principalement des raisons financières. La santé, les contraintes familiales ou professionnelles arrivent loin derrière.
Cette réalité traduit une fracture sociale persistante.
Alors que les congés payés ont été conçus pour démocratiser l’accès au repos et aux loisirs, une partie importante de la population demeure exclue de ce droit dans les faits.
L’étude montre également que les Français eux-mêmes ont conscience de cette situation. En moyenne, ils estiment que 42 % de leurs concitoyens ne partent pas en vacances chaque année.
Quand les vacances deviennent un luxe
L’un des enseignements les plus marquants du sondage concerne l’évolution du regard porté sur les vacances.
Aujourd’hui, 40 % des Français considèrent les vacances comme un luxe. Cette perception témoigne d’une forme de résignation face aux difficultés économiques croissantes.
Même lorsqu’ils partent, les ménages doivent souvent composer avec de nombreuses contraintes.
54 % des Français déclarent devoir surveiller étroitement leurs dépenses pendant leurs vacances.
Parmi les stratégies les plus fréquentes :
- préparer tous les repas plutôt que de fréquenter les restaurants ;
- partir moins loin que souhaité ;
- réduire la durée du séjour ;
- loger chez des proches ;
- partir hors saison ;
- renoncer à certaines activités pour les enfants.
Les vacances existent encore, mais elles sont souvent plus courtes, plus proches et plus contraintes qu’auparavant.

Les enfants, premières victimes de la privation de vacances
Le Secours populaire rappelle que les vacances ne concernent pas uniquement le repos des adultes.
Pour 95 % des Français, il est essentiel ou important qu’un enfant puisse partir en vacances afin de découvrir d’autres horizons. 94 % estiment que cela stimule sa curiosité et 91 % que cela renforce les liens familiaux.
Les vacances constituent également une occasion de découvrir de nouvelles activités culturelles ou sportives, de rencontrer d’autres enfants et de gagner en autonomie.
Pourtant, lorsque les familles ne peuvent partir, les conséquences sont réelles.
Près d’un tiers des parents qui ne partiront pas cet été déclarent ne rien avoir prévu de particulier pour leurs enfants durant cette période.
Une situation qui contribue à renforcer les inégalités sociales dès le plus jeune âge.
Le Secours populaire : faire vivre le droit aux vacances
Face à cette réalité, le Secours populaire poursuit depuis des décennies son engagement en faveur de l’accès aux vacances.
L’association considère les vacances comme un véritable outil d’émancipation et non comme un simple loisir.
Les séjours proposés permettent aux bénéficiaires de rompre avec les difficultés quotidiennes, de reprendre confiance en eux, de créer des liens sociaux et de construire de nouveaux projets.
En 2024, grâce à la mobilisation de milliers de bénévoles, 208 000 personnes ont pu partir en vacances avec le soutien du Secours populaire.
Pour l’association, les vacances sont un facteur de santé, d’éducation, d’ouverture au monde et de dignité humaine.

90 ans après, le combat continue
Lorsque les congés payés ont été créés en 1936, ils symbolisaient une ambition forte : permettre à chacun de profiter pleinement du progrès social.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, cette ambition reste d’actualité.
Les Français demeurent profondément attachés aux congés payés et reconnaissent leur importance pour la santé, le bien-être et la vie familiale. Pourtant, la réalité économique prive encore des millions de personnes de ce droit fondamental.
L’anniversaire des congés payés est donc autant une célébration qu’un rappel : un droit n’est pleinement acquis que lorsqu’il peut être exercé par tous.
À l’heure où plus d’un quart des Français renoncent encore aux vacances, le défi lancé en 1936 reste plus que jamais d’actualité : faire en sorte que le droit au repos, à l’évasion et à la découverte ne soit pas réservé à ceux qui en ont les moyens.

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