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Le microbiome d’Ötzi : Comment une momie vieille de 5 300 ans pourrait révolutionner la science moderne… et la boulangerie

Des chercheurs ont isolé des microorganismes vieux de plus de 5 300 ans présents sur la célèbre momie des glaces Ötzi. Leurs découvertes pourraient transformer notre compréhension du microbiote humain, améliorer la conservation des momies anciennes et même ouvrir la voie à de nouvelles méthodes de fabrication du pain et de la bière.

Découvert en septembre 1991 dans les Alpes de l’Ötztal, à la frontière entre l’Italie et l’Autriche, Ötzi, la célèbre momie des glaces âgée de plus de 5 300 ans, n’a pas fini de livrer ses secrets. Plus de trente ans après sa découverte, cet homme du Chalcolithique continue de fasciner les scientifiques du monde entier.

Ötzi

Une nouvelle étude menée par des chercheurs d’Eurac Research, à Bolzano en Italie, et publiée dans la revue scientifique Microbiome, révèle aujourd’hui un aspect encore largement méconnu de la momie : son microbiome, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, levures et autres micro-organismes présents dans et sur son corps.

Les résultats ouvrent des perspectives inédites non seulement pour la conservation des momies anciennes, mais aussi pour la compréhension de l’évolution du microbiote humain, ainsi que pour le développement de nouvelles applications industrielles.

Un voyage au cœur du microbiome d’un homme de l’âge du Cuivre

Préservé pendant plus de cinq millénaires dans les glaces alpines, Ötzi constitue un véritable laboratoire naturel pour les chercheurs.

Pour cette nouvelle étude, les scientifiques ont procédé à une vaste campagne d’analyses. Des prélèvements ont été effectués sur la peau de la momie, dans l’eau de fonte interne, dans ses tissus, ainsi que dans le contenu de son estomac et de ses intestins. Les chercheurs ont également étudié des échantillons de sol prélevés lors de la découverte de la momie en 1991 afin de distinguer les micro-organismes originels de ceux introduits après sa découverte.

Grâce à cette approche, l’équipe a identifié trois grandes catégories de microorganismes : Ceux qui étaient présents du vivant d’Ötzi ; ceux qui se sont installés après sa mort durant son séjour dans le glacier et ceux introduits au cours des trente années de conservation moderne.

Mohamed Sarhan examine les cellules de levure au microscope.
Crédits : Eurac Research / Andrea De Giovanni

Une fenêtre unique sur le microbiote de nos ancêtres

L’une des découvertes majeures concerne le microbiome intestinal d’Ötzi.

Les analyses génétiques ont permis d’identifier plusieurs espèces bactériennes appartenant à la flore intestinale originelle de l’homme des glaces. Parmi elles figurent notamment Romboutsia hominis, Ruminococcus bromii, Treponema succinifaciens ou encore Kineothrix.

Ces bactéries présentent une caractéristique remarquable : elles ressemblent fortement à celles observées aujourd’hui chez certaines populations humaines vivant encore selon des modes de vie traditionnels, peu influencés par l’industrialisation.

À l’inverse, ces microorganismes sont devenus extrêmement rares dans les sociétés occidentales modernes.

Pour les scientifiques, Ötzi offre ainsi un aperçu exceptionnel du microbiote humain avant l’apparition de l’alimentation industrielle, des antibiotiques et de l’urbanisation massive.

Cette découverte pourrait aider à mieux comprendre l’évolution de nombreuses maladies contemporaines, notamment les troubles inflammatoires, métaboliques ou auto-immuns, souvent associés à une altération du microbiote intestinal.

Des levures du froid vieilles de plusieurs millénaires

Autre découverte majeure : la présence de levures extrêmophiles adaptées aux environnements glaciaires.

Les chercheurs ont isolé quatre espèces principales : Glaciozyma watsonii, Mrakia robertii, Phenoliferia glacialis et une espèce du genre Goffeauzyma. Ces levures ont été retrouvées sur la peau de la momie, dans son estomac ainsi que dans l’eau issue de sa décongélation.

Les analyses génétiques montrent que ces organismes sont apparentés à des levures vivant aujourd’hui dans certains des milieux les plus froids de la planète, notamment l’Antarctique et les régions arctiques.

Plus étonnant encore, certaines de ces levures semblent toujours vivantes.

Les chercheurs ont observé la présence d’ADN particulièrement bien conservé, suggérant que ces micro-organismes pourraient continuer à survivre, voire à se multiplier lentement dans les conditions actuelles de conservation de la momie, maintenue à -6 °C avec une humidité relative de 99 %.

Selon Frank Maixner, directeur de l’Institut d’études sur les momies d’Eurac Research, « Ötzi n’est pas une relique statique, mais un système biologique dynamique ».

Quand les levures d’Ötzi permettent de fabriquer du pain

Le microbiologiste Mohamed Sarhan examine des colonies de levures prélevées dans un échantillon provenant de l’estomac d’Ötzi.
Crédit : Eurac Research / Andrea De Giovanni

Parmi les expériences réalisées par les chercheurs, l’une des plus surprenantes concerne la fabrication de pain.

Après avoir isolé les levures adaptées au froid présentes sur la momie, l’équipe du microbiologiste Mohamed Sarhan a tenté de les utiliser pour produire un levain.

Les premiers essais n’ont pas été concluants. Les levures n’étaient pas adaptées à un environnement riche en farine. Les scientifiques ont alors poursuivi l’expérience durant plusieurs semaines, en renouvelant régulièrement le levain afin de permettre aux microorganismes de s’acclimater progressivement.

Finalement, les levures ont réussi à produire une pâte parfaitement normale, capable de lever en moins de vingt-quatre heures, exactement comme une levure boulangère classique. Les chercheurs sont même allés jusqu’à cuire un premier pain à partir de cette pâte.

« Nous avons obtenu une très bonne pâte », explique Mohamed Sarhan avec humour, reconnaissant toutefois que le premier pain pouvait encore être amélioré, faute d’expérience en boulangerie.

Cette expérience constitue néanmoins une démonstration spectaculaire du potentiel de ces levures vieilles de plusieurs millénaires. Elle ouvre des perspectives fascinantes pour le développement de procédés de fermentation à basse température, plus économes en énergie.

La manipulation de la levure s’effectue dans des conditions de laboratoire stériles.
Crédits : Eurac Research /Andrea De Giovanni

Des applications prometteuses pour l’industrie alimentaire

Au-delà de l’anecdote du pain préhistorique, ces levures pourraient avoir d’importantes applications industrielles.

Parce qu’elles restent actives à très basse température, elles pourraient permettre de réaliser des fermentations à température ambiante, voire directement au réfrigérateur. Un tel procédé réduirait considérablement les besoins en chauffage et donc la consommation énergétique dans les industries alimentaires.

Les chercheurs envisagent déjà plusieurs pistes d’utilisation, notamment dans la fabrication du pain, de la bière ou d’autres produits fermentés. Des discussions préliminaires ont d’ailleurs été engagées avec des spécialistes allemands de la brasserie de Weihenstephan.

Un enjeu majeur pour la conservation d’Ötzi

L’étude révèle également que certains traitements de conservation appliqués depuis la découverte de la momie pourraient avoir modifié son microbiome.

Après sa découverte, Ötzi avait notamment été traité avec du phénol afin d’éliminer certains champignons. Or, plusieurs microorganismes identifiés possèdent précisément les gènes leur permettant de dégrader cette substance et de l’utiliser comme source d’énergie.

Plus inquiétant encore, certaines bactéries et levures possèdent des enzymes capables de dégrader le collagène, les protéines ou les lipides qui composent les tissus de la momie.

Les chercheurs estiment donc qu’une surveillance microbiologique permanente devra être maintenue afin de préserver ce patrimoine exceptionnel pour les générations futures.

Mais la question se pose : Faut-il fixer des limites éthiques ?

L’idée de fabriquer du pain ou de la bière grâce à des levures isolées sur une momie vieille de plus de 5 300 ans ne manquera pas de susciter des interrogations éthiques. Est-il moral d’utiliser des microorganismes provenant d’un corps humain, même très ancien, à des fins alimentaires ou industrielles ?

Certains y verront une manière originale de valoriser un patrimoine scientifique exceptionnel, tandis que d’autres pourraient considérer qu’il s’agit d’une forme de manque de respect envers un être humain décédé.

La comparaison avec le film de science-fiction Soleil Vert (Soylent Green, 1973), dans lequel des aliments sont fabriqués à partir de cadavres humains, pourrait venir à l’esprit. La réalité scientifique est toutefois très différente : les chercheurs n’utilisent pas les tissus d’Ötzi pour produire de la nourriture, mais uniquement des levures microscopiques prélevées puis cultivées en laboratoire.

Cette question illustre néanmoins les nouveaux défis éthiques posés par les progrès de la biotechnologie et rappelle que toute innovation scientifique mérite également un débat de société.

Une momie qui continue de nourrir la science

Depuis sa découverte, Ötzi a déjà permis de reconstituer son alimentation, son état de santé, ses tatouages, ses maladies et même ses derniers repas.

Aujourd’hui, l’étude de son microbiome ajoute une nouvelle dimension à cette extraordinaire aventure scientifique.

Loin d’être un simple vestige figé du passé, l’homme des glaces apparaît désormais comme un véritable écosystème vivant, capable d’éclairer l’histoire de notre microbiote, d’améliorer la conservation des momies anciennes et, pourquoi pas, d’inspirer les technologies alimentaires de demain.

Plus de 5 300 ans après sa mort, Ötzi continue décidément à nourrir la recherche scientifique… au sens propre comme au figuré.

Sources : Eurac Research, revue scientifique Microbiome (2026) (https://www.eurac.edu/en/magazine/otzi-and-his-microbiome-a-detailed-picture-of-the-microbial-community-associated-with-otzi)

The Iceman’s microbiome unveiling millennia of microbial diversity and continuity (Le microbiome de l’Homme des glaces révèle des millénaires de diversité et de continuité microbiennes


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