Avec Reunion, sorti le 28 août 2026, Amy Lou Keeler et Lisa Maria prolongent l’aventure singulière de Mama’s Broke. Né sur les routes canadiennes et façonné par les traditions des Appalaches, de l’Europe orientale, de l’Irlande et de l’Est du Canada, le duo revient avec un album dépouillé et profondément politique, consacré à la fragilité des communautés et à la nécessité de reconstruire ce qui nous relie.

Il suffit parfois d’une longue route pour faire naître un groupe.
En 2014, Amy Lou Keeler conduit une vieille Mercedes entre Montréal et Halifax. Lisa Maria cherche justement un moyen de rejoindre la Nouvelle-Écosse. Les deux musiciennes ne se connaissent encore que très peu, mais passent les dix-sept heures du trajet à parler presque exclusivement de musique. Lorsqu’elles arrivent à destination, quelque chose s’est déjà produit. Elles commencent à jouer ensemble et, en l’espace de quelques semaines, Mama’s Broke existe.
L’histoire pourrait ressembler à une jolie légende promotionnelle inventée après coup. Elle contient pourtant tout ce qui définira le duo au cours de la décennie suivante : le mouvement, les rencontres fortuites, les longues conversations, la transmission orale et l’idée que la musique peut abolir les frontières plus sûrement qu’un passeport.
Amy Lou Keeler et Lisa Maria ne sont pas simplement deux musiciennes canadiennes interprétant du folk traditionnel. Elles sont les héritières volontaires d’un monde de chansons qui ne cesse de voyager, de se transformer et de changer de propriétaire. Dans leur univers, les Appalaches répondent aux Balkans, une ballade irlandaise peut croiser une mélodie québécoise, le bluegrass se charger de la noirceur du doom metal et les harmonies anciennes porter des paroles résolument contemporaines.
Après Count the Wicked en 2017 et Narrow Line en 2022, Mama’s Broke s’apprête à publier son troisième album. Intitulé Reunion, ce disque de douze chansons paraîtra le 28 août 2026 chez Free Dirt Records et Forward Music Group. Son titre n’évoque pas uniquement le plaisir de se retrouver. Il porte une question plus vaste : comment recréer du commun dans une société où tout semble encourager l’isolement, la peur et la méfiance ?
Deux musiciennes formées par la route
Avant les salles de concert, les récompenses et les studios d’enregistrement, Mama’s Broke s’est construit dans la rue.
Amy Lou Keeler et Lisa Maria viennent toutes deux de communautés itinérantes où la musique représente à la fois un moyen de subsistance, un langage partagé et une manière d’entrer en relation avec les autres. Elles voyagent avec peu de choses, jouent pour financer l’étape suivante et échangent des chansons avec les artistes rencontrés en chemin.
Cette expérience n’a rien d’un décor romantique. Jouer dans la rue exige une endurance considérable. Il faut savoir retenir l’attention de passants qui n’ont rien demandé, affronter le froid, le bruit, l’indifférence et l’incertitude financière. Il faut également posséder un répertoire suffisamment vaste pour jouer pendant plusieurs heures sans épuiser ni les musiciens ni le public.
Ces longues journées façonnent leur discipline. Elles approfondissent leur connaissance des répertoires traditionnels, apprennent à faire circuler l’énergie sans amplification et développent l’un des traits les plus reconnaissables de Mama’s Broke : des harmonies vocales extrêmement serrées, capables de créer une tension presque physique.
Le duo appartient à la Nouvelle-Écosse, mais refuse de se laisser enfermer dans une identité régionale. Son folk traverse les paysages plus qu’il ne s’enracine dans un seul d’entre eux. Il emprunte aux traditions de l’Est canadien, des Appalaches, du Québec, de l’Irlande et de l’Europe orientale, sans chercher à les fondre dans une musique artificiellement homogène.
Les deux femmes ont également été marquées par le punk, les réseaux indépendants et la culture du “ do it yourself “. Cette influence ne se traduit pas nécessairement par des guitares électriques ou des rythmes agressifs. Elle apparaît dans leur manière de tourner, d’organiser leurs concerts, de défendre leur autonomie et de considérer la musique comme un outil de communauté.
Le punk, chez Mama’s Broke, est moins un son qu’une attitude.
Un duo, une multitude d’instruments
Sur scène, la configuration paraît minimaliste. Deux musiciennes, deux voix, quelques instruments acoustiques. Mais cette économie de moyens cache une étonnante richesse.
Lisa Maria chante et joue notamment du violon, de la mandoline, du banjo et de la guitare. Amy Lou Keeler assure elle aussi le chant, la guitare et le banjo, tout en utilisant les fiddlesticks, ces baguettes rythmiques avec lesquelles on frappe les cordes d’un violon pendant qu’un autre musicien en joue.
Le résultat se situe au croisement de plusieurs traditions. Certaines pièces semblent sortir d’un bal appalachien oublié. D’autres évoquent les complaintes anciennes d’Europe orientale ou les ballades a cappella transmises dans les îles Britanniques. Une pulsation de bluegrass peut soudain se déformer, ralentir ou laisser place à un passage vocal d’une grande austérité.
Cette mobilité musicale explique l’expression souvent utilisée à leur sujet : un « folk sans frontières ».
Il ne s’agit pourtant pas d’accumuler les influences comme on collectionnerait des souvenirs de voyage. Keeler et Maria s’intéressent aux mécanismes profonds des musiques populaires : répétition, variation, transmission, mémoire et participation collective. Elles veulent comprendre comment une mélodie devient suffisamment forte pour survivre à celui ou celle qui l’a créée.
Leur musique semble ancienne sans être passéiste. Elle produit parfois l’étrange sensation d’entendre une chanson déjà connue alors qu’elle vient d’être écrite.
Count the Wicked, un premier album qui impose une signature

Publié en 2017, Count the Wicked révèle le duo au-delà des scènes alternatives et des réseaux de musiciens itinérants.
L’album rassemble déjà les éléments qui deviendront caractéristiques de Mama’s Broke : arrangements acoustiques nerveux, changements rythmiques inattendus, violon rugueux, banjo percussif et harmonies aussi belles qu’inquiétantes. La musique s’inscrit dans la tradition, mais quelque chose résiste constamment à la reconstitution historique.
Mama’s Broke ne cherche pas à recréer fidèlement un bal des Appalaches du XIXe siècle. Le duo utilise le vocabulaire des musiques anciennes pour exprimer une sensibilité contemporaine, nourrie par le voyage, la précarité, le féminisme et la culture punk.
Count the Wicked reçoit le Canadian Folk Music Award de l’Ensemble de l’année en 2017. La récompense confirme la place particulière occupée par les deux musiciennes sur la scène canadienne. Elles ne correspondent ni tout à fait au bluegrass, ni au old-time, ni au folk celtique, ni à l’americana. Leur singularité naît précisément de cet entre-deux.
Le succès critique ne modifie pas fondamentalement leur manière de travailler. Mama’s Broke continue de tourner intensivement au Canada, aux États-Unis, en Irlande, au Royaume-Uni et dans le reste de l’Europe. Le duo joue dans des festivals, mais aussi dans de petits clubs, des lieux associatifs et des espaces autogérés.
La musique reste une façon de rejoindre des communautés plus qu’un simple produit destiné à circuler sur les plateformes.
Narrow Line, la maturité dans l’obscurité

Cinq années séparent Count the Wicked de Narrow Line, publié en mai 2022. Entre-temps, les deux musiciennes accumulent les concerts, les kilomètres et les expériences. La pandémie interrompt brutalement cette existence fondée sur la circulation et la proximité.
Narrow Line porte les traces de cette période de tensions. Dès son titre, l’album évoque une ligne étroite sur laquelle il faut avancer pour ne pas basculer. Les chansons parlent de frontières réelles ou symboliques, de violence, de disparités économiques, de destruction environnementale et de traumatismes.
Le morceau-titre aborde notamment les violences exercées contre les migrants, la culture du viol, l’inégalité des richesses et la crise climatique. Pourtant, Mama’s Broke ne transforme jamais ses chansons en catalogues de revendications. Les sujets politiques apparaissent à travers des images, des corps, des lieux et des histoires.
Musicalement, Narrow Line approfondit le contraste entre la rudesse instrumentale et la précision vocale. Le violon peut grincer, le banjo marteler une pulsation sèche, puis les deux voix se rejoindre dans une harmonie d’une grande douceur. La beauté ne vient pas effacer l’inquiétude : elle lui donne davantage de profondeur.
L’album est nommé au Canadian Folk Music Award dans la catégorie Groupe vocal de l’année, puis aux prix JUNO 2023 dans celle de l’Album roots traditionnel de l’année, une nomination confirmée par les archives officielles des JUNO Awards.
Cette reconnaissance ouvre de nouvelles portes au duo. NPR Music l’invite notamment à participer aux célèbres Tiny Desk Concerts. Dans l’environnement dépouillé de ce format, sans artifices scéniques, les qualités de Mama’s Broke apparaissent avec évidence : la précision des harmonies, la circulation constante entre les instruments et cette intensité qui ne dépend jamais du volume sonore.
S’arrêter pour mieux se retrouver

Après des années passées à écrire entre deux déplacements, dans les marges d’un calendrier de tournée toujours plus exigeant, Amy Lou Keeler et Lisa Maria choisissent pour la première fois de provoquer un véritable temps d’arrêt.
Cette décision est au cœur de Reunion.
Jusqu’alors, les chansons apparaissaient souvent par fragments : une mélodie conservée pendant plusieurs mois, quelques paroles notées en route, une idée reprise lorsqu’un moment de calme se présentait. Pour le nouvel album, les deux femmes décident de s’asseoir ensemble et de réserver un espace entièrement consacré à la création.
Certaines compositions sont achevées en une seule séance. D’autres surgissent presque spontanément. Plusieurs proviennent de fragments transportés pendant des années avant de trouver leur forme définitive. Quelques morceaux restent volontairement ouverts afin que Sean Sullivan, coproducteur du disque, puisse intervenir au cours des séances.
“C’est le disque le plus collaboratif que nous ayons réalisé “, explique Amy Lou Keeler dans la présentation de l’album. Les deux musiciennes se lancent parfois un défi très simple : terminer une chanson le jour même.
Cette contrainte représente une nouveauté. Elle les oblige à faire confiance à leur intuition et à accepter qu’une œuvre puisse naître de la décision d’achever plutôt que d’une attente indéfinie de la perfection.
L’immobilité devient ainsi paradoxalement un nouveau voyage.
Reunion, ou la reconstruction du commun
Le mot “ réunion “ possède plusieurs significations. Il peut désigner des retrouvailles après une séparation, le rassemblement de personnes partageant un même objectif ou l’action de réunir des fragments dispersés.
Chez Mama’s Broke, ces trois dimensions se superposent.
L’album observe un monde qui semble se désagréger à vue d’œil. Les communautés se fragmentent, les espaces communs disparaissent et les institutions ne tiennent plus les promesses sur lesquelles reposait leur légitimité. Les systèmes politiques et économiques censés protéger les individus produisent de l’inquiétude, de la solitude et un sentiment d’impuissance.
Pourtant, Reunion n’est pas présenté comme un manuel militant. Les chansons ne prescrivent aucune solution toute faite. Elles observent, racontent et tendent un miroir. À l’auditeur de reconnaître ce qui se défait et de décider ce qu’il souhaite préserver.
Cette retenue est essentielle. Mama’s Broke n’a jamais pratiqué la chanson à slogan, même lorsque les sujets abordés sont clairement politiques. Le duo préfère laisser une image se déployer, une phrase résonner et un malaise s’installer.
La contestation ne vient pas interrompre la poésie. Elle la traverse.

“Heaven”, le paradis toujours remis à plus tard
Premier morceau mis en avant autour de Reunion, « Heaven » s’intéresse au travail, à la survie et aux promesses qui ne se réalisent jamais.
La chanson avance dans un monde où “ chaque pièce de cinq cents en coûte dix “. La formule résume à elle seule le piège économique dans lequel se trouvent enfermés ceux qui travaillent sans parvenir à vivre. Tout coûte davantage que ce que l’on possède, chaque effort semble créer une nouvelle dette et le salut annoncé reste constamment hors d’atteinte.
Le paradis du titre n’est pas nécessairement religieux. Il peut désigner la prospérité promise, le repos, la sécurité ou ce futur meilleur que l’on demande aux plus fragiles d’attendre patiemment.
Mais “ Heaven “ ne conduit pas à une délivrance spectaculaire. La chanson se contente d’un besoin plus immédiat : trouver la force de se relever.
Dans cet écart entre le grand espoir et le geste modeste réside une part essentielle de l’écriture de Mama’s Broke. Le duo ne minimise pas les injustices, mais refuse également les résolutions artificielles. Il ne suffit pas d’ajouter un refrain optimiste pour réparer ce que les couplets viennent de décrire.
“ Build It Up “, construire avant que d’autres ne détruisent
Troisième extrait de l’album, “ Build It Up “ prend la forme d’une méditation sur la mémoire, les transformations du territoire et les choses auxquelles nous choisissons d’accorder de la valeur.
Les routes deviennent des autoroutes. Les forêts disparaissent. Les paysages familiers sont absorbés par des aménagements présentés comme inévitables. Derrière chaque modification se trouve le risque de perdre non seulement un lieu, mais aussi les histoires, les traditions et les communautés qui lui étaient attachées.
Le refrain agit comme un avertissement transmis entre générations : si vous ne construisez pas quelque chose, quelqu’un d’autre finira par le détruire.
Construire ne signifie pas nécessairement ériger des bâtiments. Il s’agit de prendre soin d’un paysage, d’entretenir une relation, de transmettre une chanson, de soutenir un lieu culturel ou de préserver un espace où des individus peuvent encore se rencontrer.
“ Build It Up “ touche ainsi à l’une des grandes préoccupations de Reunion : rien de ce qui nous relie ne survit automatiquement. Une communauté disparaît lorsqu’elle cesse d’être entretenue. Une tradition s’efface si personne ne la transmet. Un paysage est sacrifié lorsque sa valeur n’est plus défendue.
Le clip animé a été réalisé par Lisa Maria elle-même. Cette implication visuelle prolonge l’autonomie créative du duo et donne au morceau un espace imaginaire cohérent avec sa musique.
“ The Nameless “, rendre leur identité aux femmes effacées
Avec “ The Nameless “, Mama’s Broke se tourne vers celles dont l’identité a été effacée des récits.
L’histoire officielle a longtemps défini les femmes par leur relation à un homme : fille, épouse, veuve, mère ou compagne. Dans les archives, les chansons anciennes et les comptes rendus de faits divers, nombre d’entre elles ne possèdent parfois même plus de prénom.
Ce mécanisme d’effacement n’appartient pas uniquement au passé. Il persiste chaque fois qu’une femme devient un personnage secondaire de sa propre existence, que son travail est attribué à d’autres ou que sa souffrance est évoquée sans lui rendre sa singularité.
En choisissant pour titre “ The Nameless » (Les Sans-Nom) , le duo ne prétend pas restituer artificiellement toutes ces biographies disparues. Il désigne plutôt le vide laissé par leur absence.
Là encore, la démarche est proche de celle de la ballade traditionnelle. Celle-ci peut conserver le souvenir d’une personne que les livres d’histoire ont ignorée. Chanter devient alors un acte de mémoire.
“ No Great Reunion “, des retrouvailles qui deviennent soulèvement
Le morceau final, “ No Great Reunion “, donne à l’album sa conclusion la plus ouvertement politique.
Il appelle à ne pas pardonner trop facilement aux dirigeants et aux profiteurs qui s’enrichissent aux dépens des pauvres. La “ réunion “ cesse alors d’être un simple rassemblement amical. Elle devient la possibilité d’une force collective capable de se présenter à la porte de ceux qui gouvernent.
Le passage est incisif, mais il ne surgit pas de nulle part. Tout l’album semble conduire vers cette idée : lorsque les institutions se décomposent et que les individus sont maintenus dans l’isolement, se retrouver devient déjà un acte de résistance.
Le mot Reunion contient donc une menace à peine voilée pour les puissants. Les personnes séparées paraissent faciles à contrôler. Lorsqu’elles commencent à partager leurs expériences, à reconnaître leurs intérêts communs et à agir ensemble, le rapport de force change.
L’espoir proposé par Mama’s Broke n’est pas celui d’une délivrance venue d’en haut. Il naît entre les individus.

Une production qui protège le silence
Reunion a été enregistré à Goodlettsville, dans le Tennessee, à quelques kilomètres au nord de Nashville. Ce choix géographique pourrait laisser imaginer une production plus imposante, destinée à rapprocher Mama’s Broke de l’industrie de l’americana.
Le duo prend la direction opposée.
Les arrangements restent délicats et dépouillés. Chaque instrument conserve son grain, chaque respiration compte et les silences participent pleinement à la musique. Les chansons semblent conçues pour être partagées autour d’un feu ou dans une petite salle attentive, lorsque le moindre détail peut modifier l’atmosphère.
Le bassiste Paul Kowert, connu notamment pour son travail avec Punch Brothers et pour ses collaborations dans l’univers de Gillian Welch et David Rawlings, intervient discrètement sur l’album. D’autres musiciens viennent également apporter de la profondeur, mais aucun arrangement ne cherche à détourner l’attention du noyau central.
Ce noyau reste constitué de deux voix.
Chez Mama’s Broke, l’harmonie n’est jamais une simple décoration destinée à rendre le refrain plus agréable. Les voix peuvent se soutenir, se heurter ou créer une inquiétante proximité. Elles paraissent simultanément fragiles et impossibles à séparer.
C’est là que réside la véritable force du duo : deux voix individuelles ne disparaissent pas dans l’unisson. Elles restent distinctes tout en créant un troisième espace sonore, plus vaste que chacune d’elles.
Une musique ancienne pour “ le sentiment de notre époque “
La musique de Reunion pourrait sembler intemporelle. Ses instruments, ses structures et ses harmonies renvoient à des traditions beaucoup plus anciennes que l’industrie du disque. Certaines chansons donnent l’impression d’avoir été retrouvées plutôt que composées.
Mais cette intemporalité serait trompeuse si elle faisait oublier la précision de leurs sujets.
Mama’s Broke parle de l’épuisement économique, de l’effondrement de la confiance collective, de la disparition des paysages, de l’effacement des femmes et de la colère envers les profiteurs. Le duo utilise un langage musical ancien pour exprimer ce qu’il appelle simplement “ le sentiment de l’époque “.
Ce choix permet aux chansons d’échapper à l’actualité immédiate. Elles ne citent pas nécessairement un dirigeant, une réforme ou un événement précis. Elles décrivent les effets produits sur les vies : fatigue, déclassement, isolement, perte de repères et besoin de se rassembler.
Leur parenté avec des artistes comme Gillian Welch, Fairport Convention, Lankum ou Anna & Elizabeth tient moins à une ressemblance exacte qu’à une approche commune. Tous considèrent la tradition comme une matière vivante, capable d’accueillir l’étrangeté et les inquiétudes du présent.
Mama’s Broke ne demande pas : “ Comment jouait-on autrefois ? “ Le duo pose une question plus féconde : “ Que peut encore nous apprendre aujourd’hui une musique transmise depuis des générations ? “

La scène comme véritable lieu de réunion
Pour accompagner la sortie de l’album, Mama’s Broke prépare sa tournée la plus importante à ce jour. Le duo doit parcourir l’Amérique du Nord et l’Europe au cours de 2026 et 2027.
Cette dimension scénique n’est pas secondaire. Keeler et Maria insistent sur le fait que Reunion a été pensé pour être vécu dans une salle remplie de personnes, et non uniquement découvert sur Internet.
La remarque ne constitue pas un rejet simpliste des plateformes numériques. Celles-ci permettent à un groupe indépendant de toucher un public mondial. Mais elles transforment facilement la musique en expérience solitaire, consommée rapidement entre deux contenus.
Or, le folk auquel croit Mama’s Broke repose sur la présence. Une chanson change lorsqu’elle circule dans une pièce, lorsque des regards se croisent et que des inconnus respirent au même rythme. Ce qui s’écoute seul devient alors une expérience partagée.
Après avoir bâti sa réputation dans la rue, les petites salles et les lieux alternatifs, Mama’s Broke reste fidèle à cette conception presque physique de la musique. Le concert ne sert pas seulement à reproduire un album. Il en accomplit la promesse.
La réunion annoncée par le titre se réalise lorsque le public entre dans la salle.
Préserver sans conserver sous verre
La démarche de Mama’s Broke permet également de mieux comprendre ce qu’est aujourd’hui une musique traditionnelle.
La tradition n’est pas un objet immobile que l’on placerait dans un musée afin d’en empêcher toute transformation. Elle survit parce que des individus se l’approprient, modifient les arrangements, changent parfois les paroles et la confrontent à de nouvelles réalités.
Amy Lou Keeler et Lisa Maria respectent profondément les répertoires qu’elles ont étudiés, mais ne cherchent pas à en devenir les gardiennes austères. Elles en retiennent surtout le principe de circulation.
Leur musique vient de partout parce qu’elle est passée de voix en voix, de route en route et de communauté en communauté. Elle ne prétend pas effacer l’origine des traditions, mais refuse l’idée qu’une frontière nationale suffirait à arrêter une mélodie.
Ce “ folk sans frontières “ possède donc une dimension politique. Il remet en cause les catégories rigides entre les territoires, les genres musicaux et les personnes. Il affirme que l’identité peut se construire dans la rencontre sans nécessairement se dissoudre.
La chanson traditionnelle ne leur permet pas de fuir le présent. Elle leur fournit les outils pour l’affronter.
Un troisième album comme point de bascule
Count the Wicked avait révélé un duo à l’identité déjà forte. Narrow Line avait confirmé sa profondeur et lui avait apporté une reconnaissance internationale. Reunion apparaît comme une nouvelle étape : celle où Mama’s Broke ne se contente plus de maîtriser son langage, mais l’utilise pour formuler une vision cohérente du monde.
Cette vision est sombre, mais pas désespérée.
Les systèmes s’usent. Les paysages disparaissent. Les communautés se fragmentent. Les promesses économiques ne sont plus tenues et les dirigeants semblent parfois davantage préoccupés par la protection des profiteurs que par celle des plus fragiles.
Pourtant, quelque chose peut encore être construit.
Cela commence modestement : deux personnes s’assoient dans une pièce, terminent une chanson, accordent leurs voix et décident de transmettre ce qu’elles ont compris. D’autres se réunissent pour les écouter. Une mélodie circule et crée, pendant quelques minutes, un espace commun.
Mama’s Broke ne prétend pas que la musique suffira à réparer le monde. Reunion affirme cependant qu’aucune réparation ne sera possible tant que les individus resteront seuls.
Le 28 août 2026, le duo à publié n’a pas seulement publié douze nouvelles chansons. Amy Lou Keeler et Lisa Maria lancent une invitation : se retrouver, regarder lucidement ce qui disparaît et décider ensemble de ce qui mérite encore d’être construit.
Car si nous ne le construisons pas, nous préviennent-elles, quelqu’un d’autre finira par le détruire.
Pour aller plus loin :
Site internet : https://mamasbroke.ca/
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